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Lettre ouverte / Reflexions

Lettre ouverte : Mes parents

. lecture : 12 minutes . Écrit par Naty FEDERICI
Lettre ouverte : Mes parents

Aujourd’hui, je vous dédie cette lettre. Après celle pour mon amour, c’est à votre tour. Parce qu’en cette période de confinement, d’éloignement imposé, où le temps semble s’arrêter, nos corps sont séparés mais nos coeurs restent connectés. Toujours. Parce qu’on attend le clap de fin de cet épisode mi-comique, mi-tragique. Parce que le temps semble durer. Surtout, parce que le temps nous semble donné pour dire, chanter, danser, esquisser ou écrire à ceux qu’on aime, nos « je t’aime ».

Cette lettre ouverte, je vous la dédie, à toi Maman, à toi Papa. Ce « thème » est dans ma « To do list » depuis le début. C’est le bon moment pour la sortir. A l’heure où certains voient leurs parents partir, où les adieux se multiplient, je souhaitais vous écrire. On le sait. On se l’écrit plus    aisément qu’on ne se le dit. Mais l’important est de ne pas regretter et de profiter de ces instants pour dire les « merci », les « bravo » et les « je t’aime » à ceux qui comptent.

Papa, je sais que tu verseras des larmes devant les mots que tu liras, la main devant tes yeux, sans prononcer un son, en toute discrétion. Maman, je sais que tu verseras des larmes devant les mots que tu liras, en prononçant des sons, en appelant Papa et en lui disant : « Vij ! Nat’ a écrit sur nous ! Je vais encore pleurer…»


Nous sommes en 1994.

Elle est blanche. Il est noir. Elle d’origine alsacienne, lui d’origine indienne. Un mélange de couleurs qui déplait à ceux dont la stupidité asservit leur bienséance, à une époque où le métissage n’est pas si commun.

Ce n’est pas toujours évident. Mais ils s’en foutent. Ils sont jeunes, beaux, amoureux. Ensemble c’est un tout. Ils se complètent. L’un sans l’autre c’est un incendie. Un incident bien senti, l’un se dit prêt à mourir pour l’autre, l’autre aussi. Vous avez saisi c'est fusionnel, l’un a ses idées et l'autre ses ailes… Comme dirait l’autre. Mais c’est tellement ça. « V&V », le duo de choc, les deux amants, les deux amours, les jeunes fougueux. Rien ne pouvait les atteindre, la foi en leur couple ébranlait et effaçait les doutes des autres.

Elle et ses sabots, ses pantalons oranges et son petit 36. Du haut de ses 17 ans et de son fort caractère, elle est venue le chambouler, tout renverser, tout retourner. Elle l’a fait chavirer. Lui, du haut de ses 21 ans, les cheveux noirs et longs à la mèche rebelle signée Michael Jackson, beau et sec, réservé, peu loquace, déterminé et bien accroché pour atteindre sa dulcinée. Ils se sont plus, très vite. Ils sont devenus accros, très tôt. Sur des fonds de Kravitz, de Paradis, de Jackson et j’en passe, ils façonnent leur monde. Ils s’évadent, se retrouvent dans le garage de mes grand-parents, dans la cage d’escalier de l’immeuble, sèchent les cours pour s’adonner à d’autres activités « extra-scolaires »… D’ailleurs, un soir, c’est à l’arrière de la voiture de mon grand-père, qu’ils m’ont « engendré » à force de « pratiquer »…

Du jour de leur rencontre, à celui de ma création, cinq mois à peine se sont écoulés. Ce fut rapide. Mais ils savaient, bien mieux que ceux autour. J’imagine que ça ne s’explique pas, mais que ça se ressent.

Il se disent « Oui » le 5 mai 1995. A cet instant, ils se promettent de s’aimer, dans le bonheur ou dans les épreuves, dans la santé et dans la maladie, de se soutenir l'un l'autre, tout au long de leur vie.


Quatre mois plus tard, le 29 août, j’étais là. Nouveaux rôles, nouvelles responsabilités. Nouvel appartement, nouveaux choix. Nouveaux dilemmes, nouvelles routines. Et là, tout s’est accéléré. Les deux adolescents, deviennent les deux parents. Elle a 18 ans, il en a 22. Ce sont des gamins pour certains. Ils sont un exemple pour d’autres. Leur amour est plus fort que les regards et autres jugements. Ils avancent ensemble, pour aller toujours plus loin.

Puis de trois, on passe à quatre, de quatre on passe à cinq. Cinq. Notre chiffre porte bonheur. « Les Moselle Five ». La famille que l’on compte sur les doigts d’une main, main qui restera tendue l’un vers l’autre, pour toujours.

Elle a 23 ans, il en a 27. Trois enfants à leur actif. Ils ont connu des échecs, des épreuves, des problèmes d'argent, des restrictions. La jalousie, la maladresse, les mauvais gestes. Mais bien trop amoureux pour se lâcher, pour tout quitter, ils ont fait face. Parce que ce 5 Mai, ils se sont fait la promesse. Et que mes parents, ne brisent jamais leur promesse. Ils ont promis de s’aimer, ils ont promis de nous aimer, de nous rendre heureux, de s’accomplir, de nous voir nous accomplir, de nous guider, sans nous imposer, de nous conseiller sans nous juger. Ils les ont réalisées. Ils ont foncé tête baissée pour tout rafler. Rafler LE bonheur. Le bonheur tel qu’ils l’entendaient. Celui de mettre à l’abri leurs enfants, de les aimer, en s’aimant toujours plus l’un et l’autre. Bien sûr, ils ne sont pas parfaits. Merci pour cela. Merci pour leur honnêteté et leur humilité. Ils continuent de s’excuser pour certaines erreurs, comme on continue de demander pardon pour les nôtres. C’est ça, une famille unie.

Le monde extérieur est féroce et imprévisible. Il peut vous happer violemment ou vous consumer lentement. Ils ont essayé de nous épargner au mieux, notamment avec cette sorte de « bulle » de protection. Non pas de sur-protection, simplement de protection saine, parentale.

Bienvenue dans notre bulle, bienvenue chez les Moselle. Un cocoon dans lequel ils accordaient de l’importance aux « petits » instants du quotidien. Le déjeuner, le diner, toujours ensemble, à table, à parler de nos journées, des devoirs à faire, de nos chamailleries d’enfants, de nos amours d’adolescents. Ces réunions de famille, à cinq, avec pitchoune, où le temps de parole était reparti équitablement, les problèmes étaient évoqués et souvent résolus. Les soirées films, au salon, leur matelas au sol, les couettes et oreillers multipliés, un pot de Ben & Jerry’s Cookie Dough à la main. Les longs trajets en voiture destination le Sud de la France pour les vacances, dans ces maisons trouvées sur Abritel, avec piscine et barbecue pour nous changer de notre appartement colmarien. Nos sorties « resto + cinéma », nos débats, nos fous rires, nos échanges philosophiques, nos coups durs, nos coups de gueule, nos pleurs d’enfants, nos pleurs d’adolescents. Nos accords, nos oppositions. Au final, on se connait tous par coeur. Ces coeurs individuels, qui  une fois réunis, se mêlent et se renforcent.

Oui, cette bulle nous a bien servie. Je m’en rends compte aujourd’hui, moi même jeune femme, moi même Maman. Elle témoigne aussi de tous leurs sacrifices, que nous sommes loin d’imaginer enfant, et que nous réalisons une fois adulte. Mes parents ont rempli leur rôle. Oui je peux le dire, nous n’avons manqué de rien.


Son prénom, c’est Vanessa. Mais je préfère maman. Maman, elle est forte. Même si elle en doute parfois, c’est une des femmes les plus fortes que je connaisse, avec toi, mamie. Maman, elle n’a pas eu une enfance facile. Un père perdu, malade, qui a entretenu une liaison intime avec la bouteille. Des changements de maisons, des « je m’en vais », des « je reviens ». Une instabilité, un manque d’amour et de « je t’aime ». Du coup, Maman manque de confiance en elle et a peur de l’abandon. Elle doute souvent, un peu trop. Mais elle le sait, elle y travaille.  Heureusement, elle avait sa mère et ses deux petits frères pour palier aux maladresses de l’ivresse.

Maman elle est belle. Les cheveux longs, clairs et ondulés, parfois bouclés. Elle est très blanche et ne peut donc pas s’exposer trop longtemps au soleil. Mais Papa compense pour elle. Elle est courageuse, drôle (souvent malgré elle), passionnée, sensible, ultra-méga sensible, et c’est beau. Elle est (très) bavarde et sociable. Elle a un pas affirmé de femme d’affaire et un regard émerveillé, parfois incertain de petite fille. Elle est très emphatique. Elle est attentive et à l’écoute des autres. Elle les comprend et prend du temps, de son temps, pour en faire gagner aux autres, en les conseillant. Elle pardonne et s’excuse facilement, ce que j’ai toujours trouvé remarquable et admirable, parce que tellement rare chez la plupart…

Maman, c’est une artiste. Elle créée un monde, des mondes, avec son imaginaire. Elle est photographe. Grâce à son appareil photo, elle capture l’instant pour le partager avec tous ceux qui souhaitent y entrer. C’est un moyen pour elle de s’exprimer, d’extérioriser et de panser les blessures et traumatismes du passé. C’est un peu sa thérapie. Elle travaille sur son ordinateur, avec de la musique pour pouvoir chantonner et dandiner son pied sous (ou sur) le bureau. Elle déteste faire la cuisine. Elle cuit trop le riz, et jamais assez le poulet. Elle aime Vanessa Paradis, les chats, la photographie, Frida Kahlo, la déco, les bougies parfumées, les soirées cinéma ou les journées Netflix, la nourriture, « Faites entré l’accusé », les vacances dans le Sud de la France, le désert de Los Angeles, les mojitos de mon père, ses enfants et sa petite fille. Elle est folle de mon père. Elle aime la mélancolie, la nostalgie, les rêveries. Elle aime les femmes fortes et inspirantes. C’est une femme forte et inspirante.

C’est aussi une mère louve. Tu touches à ses enfants, elle te déchire en deux. De même pour son mari. Pour sa famille en général en fait. C’est sa meute, son territoire, elle en prend soin, elle mène la garde et la mènera toujours.

Au fond c’est toujours une petite fille, qui désire le rester à tout jamais, et elle a bien raison. Elle a ses rêves. Ceux qu’elle a exaucés, ceux qu’elle attend de voir arriver, puis ceux qu’elle va cueillir. Elle prie beaucoup. Pour nous, pour elle, pour ceux qu’elle aime.

Maman a toujours lu dans mes pensées, à travers mes regards, à travers mes gestes. Elle me décode. Je ne peux rien lui cacher, et si je le fais, elle le sentira. C’est une maman en même temps. Elle m’a aidée à parler, à me confier. Elle m’a inspirée consciemment et inconsciemment. Je lui ressemble beaucoup. Physiquement déjà. En plus bronzée, je vous l’accorde. J’ai son regard et ses expressions. Mais j’ai aussi hérité de sa force de caractère, de sa complexité, de sa sensibilité, de son besoin de créer, de son impulsivité. De son côté parfois casanier et de sa simplicité. Oui, parce qu’elle n’attend ni la richesse, ni d’impressionner. Elle aime les choses simples de la vie, sans chichis. Elle veut juste continuer à aimer et être aimée.


Son prénom, c’est Vijay. Mais je préfère papa. Papa, il est fort. Et il le sait, même si il lui arrive de douter, il ne le montre pas. Pour ça, c’est l’opposé de maman. Papa il garde beaucoup pour lui, mais en vieillissant, il a compris que dévoiler sa sensibilité et ses failles, le rendait encore plus invincible. Parce que oui, Papa se montre invincible. Il l’est sûrement d’ailleurs. Il n’a peur de rien, surtout lorsqu’il s’agit de protéger sa famille et de gérer pour nos vies. C’est notre héros. Il reste droit envers lui même pour ne pas nous décevoir, ni se décevoir. Il est toujours prêt à porter le poids de ceux qu’il aime sur ses épaules. Papa quand il est fatigué, il ne le dit pas. Jamais. Si il s’endort sur le bord du canapé, tête baissée, yeux fermés, avec de légers ronflements… il niera : « Non je ne dormais pas ». Parce que papa, c’est un sur-homme, mais humble, très humble.

Papa, il a plutôt eu une enfance heureuse. C’est le deuxième d’une fratrie de quatre. Il a grandi entre la France, l’Inde, et Tahiti où il séchait la maternelle pour aller faire le marché avec sa mère. Depuis il adore cuisiner, surtout pour les gens qu’il aime. Et il cuisine très, très bien. Il aime regarder des reportages sur les avions, rêvant d’être pilote de chasse. Il aime le chocolat, la bière, tous les produits Apple (vous pouvez être sûrs qu’il aura toujours le dernier iPhone), il a pleins de rires différents, il aime rire fort et parler fort, ce que maman aime moins (bah oui, pense aux voisins). Il aime sa famille, sa femme, ses enfants, et sa petite-fille.

Il a toujours conduit. Maman n’ayant pas son permis. Il m’a conduit chez mes grands-parents les mercredis avec ma soeur et mon frère, il m’a conduit à mes cours de danse classique, chez mes copines pour les soirées pyjama, il m’a conduit pour mon déménagement sur Strasbourg, puis à la gare pour mon départ sur Paris, suivi de mon départ pour le Sud de la France. Maintenant, c’est ma fille qu’il conduit, pour aller faire les courses.

Papa il est beau. C’est un peu le Kravitz français, Rayban sur le nez, style rock Zadig & Voltaire. Il est très souriant, toujours de bonne humeur. Mais, petits, lorsqu’il nous punissait ou qu’il criait, nos poils se hérissaient, notre respiration se bloquait. Puis papa est rancunier, à l’instar de maman. Il est cool et généreux avec tout le monde, mais ne il ne faut pas le décevoir, sinon, c’est fini pour toi. Il est fou de ma mère. Il trouve que c’est la plus belle (avec ma soeur et moi, bien évidemment). Il aime tout chez elle, ne voit qu’elle, n’admire qu’elle. Il est celui qui lui murmure, ou qui lui crie parfois, qu’il faut qu’elle fonce. Qu’elle doit y croire, qu’elle doit se voir comme lui la voit. Papa aime les choses simples… et moins simples. Il rêve d’une résidence à Los Angeles,  d’une autre à New York, d’une île privée si possible, d’une Tesla, d’une Rolex, etc… Mais au fond, son plus grand rêve, est d’arriver à exaucer les nôtres. Papa se bat pour nous, pour notre bonheur et pour cette maison tant désirée, qui permettra un jour de rassembler ses parents, ses enfants et tous ses petits-enfants.

Je ressemble aussi à mon père. J’ai les mains et les pieds indiens, j’ai ses cheveux bouclés et épais. J’ai pris un peu de sa couleur, ce qui me donne ce teint mielleux. J’ai hérité de son mutisme quand je suis en colère et de son entêtement quand on me dit que j’ai tort. Mais comme lui, je travaille là-dessus. J’ai également emprunté son sens de l’analyse, cette envie d’aller plus loin, qui parfois s’affronte avec mon manque de confiance, davantage hérité de ma mère.


Ils ont surtout transfusé en moi, ma soeur et mon frère, leurs valeurs communes : le sens de la famille, l’importance d’aimer, la foi, la gentillesse, la loyauté, l’empathie, la bienséance, le respect, la politesse, le respect de soi, de son corps, des autres, l’importance de la liberté, de la créativité. Cette importance à ne dépendre de personne, à trouver la bonne personne, à ne pas se définir comme étant « personne ». Puis ils m’ont appris à travers leurs erreurs (certes minimes face au nombre de leurs réussites). Mais ces glissades et dérapages, j’essaye à mon tour de les éviter, en couple ou en tant que mère. Ils m’ont également appris que les échecs nous forgent et que la perfection n’existe pas. Qu’il faut se relever, apprendre et repartir. Repartir avec cette fois, un départ bien maitrisé et plus affûté que le précédent.

En réalité, mes parents se sont imprégnés l’un de l’autre. Mes parents sont devenus l’un et l’autre. Vanessa est Tout avec Vijay et Vijay est Tout avec Vanessa. « V&V », le duo de choc, les deux amants, les deux amours, les jeunes fougueux. Ensemble ils rayonnent. Leur énergie est belle,  leurs âmes sont vraies. Ils marquent les esprits de ceux qui les croisent, en toute humilité. J’ose penser qu'ils inspirent les choix des plus jeunes et insufflent le respect des plus vieux.

Alors maman, papa, merci. Merci d’être vous. Merci de vous être croisés et de vous être accrochés. Merci pour hier, pour aujourd’hui et pour demain. Je me permets de le dire pour Maë et Kez’ aussi : vous êtes les meilleurs ! Aujourd’hui je suis maman à mon tour et vous voilà mamie et papi. Je n’ai pas détaillé cette partie sur vos nouveaux rôles de grand-parents. Je laisserai Noa témoigner elle-même dans quelques années. Je lui rappellerai juste que dès sa naissance, vous étiez là, fous d’elle, bouillonnant d’amour. Alors merci et bravo pour ce parcours de vie. Bravo pour cette flamme ardente et pour cet amour brillant.


Elle est blanche. Il est noir. Elle a 43 ans, il en a 46. Ils sont toujours jeunes, beaux, amoureux. Ils sont même encore plus jeunes (dans leurs têtes haha), plus beaux et plus amoureux. Ils ont prouvé que l’amour n’a pas de couleur, ni de limite.

Le 5 Mai 2020, ça fera 25 ans qu’ils se sont dit « Oui ». 25 ans qu’ils ont dit « Oui » à leur vie, à deux. Leur passé, leur présent et leur futur. Des « Oui » qui ont donné lieu à de beaux résultats, à de belles aventures, à de belles embrouilles et de beaux pardons, à de beaux « merci » et à des forts « je t’aime ».

En 25 ans d’amour, mes parents ont créé des rituels bien à eux. Des mots bien à eux. Ils ont leurs chansons bien à eux. Des surnoms bien à eux. Ils ont des souvenirs qui ne s’effaceront jamais, des liens qui ne se détacheront jamais. Mais, ils ont surtout crée une famille bien à eux. Je finirai donc ce texte en m’inspirant d’une phrase bien à eux : papa, maman, je vous aime, pour la vie et après.